Plage de Menton

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Plage de Menton
le couple boit du champagne
– verres en plastique.

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Marguerite et Berlioz

Elle lui demande : « Pourquoi tu m’aimes ? »
Ils se sont rencontrés il y a dix ans. Elle le regarde, il n’a pas changé. Toujours le même regard vert énigmatique, la démarche chaloupée, peut-être un peu moins de souplesse et de grâce, un début d’embonpoint, mais il a toujours belle allure et elle en est fière. Elle ne connaît pas la jalousie. Tandis que lui … Il ne supporte pas que son attention s’égare vers autre chose que sa personne et le lui fait savoir, capable de bouder des heures en guise de représailles. Son amour est exclusif. Il se nourrit de sa présence, de sa voix, de ses caresses, tressaillant de plaisir lorsque sa main l’effleure. Il est capable de l’admirer pendant des heures, quand elle se lève, quand elle se douche, quand elle se maquille, quand elle mange, quand elle rit, quand elle pleure, quand elle a une sale gueule après une mauvaise nuit ou une journée pénible. Jamais il ne juge, toujours il est là, attentif, se frottant à elle, prêt à combler tous ses désirs. Chaque soir elle le câline, l’attire à elle, le palpe, le titille, jusqu’à le rendre fou. Elle connaît la moindre parcelle de sa peau, les zones sensibles, les caresses qui le font frémir. Elle est sa déesse, sa maîtresse, son amour.
Elle lui demande : « Pourquoi tu m’aimes ? »
Parfois c’est trop. Il n’en peut plus de cet excès de tendresse, de passion, de questions. Il aimerait qu’elle ait autre chose dans sa vie, autre chose que lui. Il a envie qu’elle sorte, qu’elle le laisse seul, dormir, rêver et il soupire d’aise lorsqu’elle prend son sac et enfile son manteau pour aller vers d’autres occupations. Il n’est plus jaloux, juste fatigué. Elle revient de ses expéditions calmée, parfois rieuse, passant de longues heures au téléphone, indifférente à sa présence. Pendant ce temps-là il récupère, confiant. Il sait que toujours elle lui revient. Elle le redécouvre, l’enveloppe de son regard, de ses mains si douces, lui murmure des mots un peu fous, un peu bêtes. Elle le trouve magnifique, impérial, lui pardonne son indifférence tandis qu’il oublie ses absences. Il la suit dans son lit et s’endort le nez dans son cou, blotti dans la chaleur de son corps.
Elle lui demande : « Pourquoi tu m’aimes ? »
Elle ne s’est jamais trouvée belle, ni intelligente, ni pétillante, ni rien, avant de le connaître. Elle a vécu d’autres amours avant lui, mais ce n’était pas pareil. Elle vit chaque instant avec intensité, avec plénitude. Ils ne reçoivent jamais personne, vivant en autarcie dans leur petit monde douillet. Parfois, elle lui lit les poèmes qu’elle écrit, il ne comprend pas tout mais se laisse charmer par sa voix et la douceur de ses mots. D’autres fois ils écoutent de la musique. Les trucs sonores et rythmés qui vrillent les tympans, ils n’aiment ça ni l’un ni l’autre. Ils préfèrent la musique classique et les chansons guimauve qu’elle passe parfois en boucle.
Elle espère qu’il mourra avant elle, même si cela lui déchire le cœur. Le plus tard possible. Elle sait qu’il n’y en aura plus d’autres après lui. Elle n’a que lui, et il n’a qu’elle. Une vieille dame et son chat. Marguerite et Berlioz, forever.