Publié il y a trois ans sur le site Oloé (Où Lire Où Écrire) du monde entier
de Joachim Séné en hommage à ma mère.

arton82

Pour la énième fois tu passes la grille de l’hôpital en te disant que non, tu ne veux pas y retourner, tu ne peux plus, c’est trop. Tu t’arrêtes pour fumer une clope, histoire de retarder encore le moment de. Des blouses blanches et des malades perfusés t’accompagnent, puis d’autres gens dont tu tentes de deviner ce qu’ils font là en scrutant leur visage. Un taxi dépose une dame avec une canne. Tu te demandes quelle tête tu peux bien avoir, toi qui te fais belle pour elle chaque matin même si elle ne te voit plus.

L’accueil, une petite foule attend, la cafet, l’escalier sur la droite, puis ce long long long couloir qui mène à sa chambre. Tu frappes à la porte sans trop savoir pourquoi, comme si elle allait te répondre. Elle est là, respiration rauque, bardée de tuyaux, bouche ouverte, les yeux dans le vague. Comme hier. Tu poses tes affaires, regarde par la fenêtre, la vue sur l’Auxerrois serait belle si. Tu fermes le store, il fait chaud, ils ont branché le ventilo. Tu baisses la barrière du lit pour l’embrasser, bonjour maman, je suis là. Tu retires la couverture et le coussin qu’ils ont laissés sur le fauteuil. Ils ont rangé ses lunettes dans le placard et bouclé sa valise. Seules les affaires que tu lui as préparées sont soigneusement pliées sur une étagère, prêtes à l’accompagner pour son dernier voyage.

Ici tu ne lis pas, malgré le livre que tu apportes chaque jour. Impossible de te concentrer. Tu t’abrutis devant la télé, tu somnoles, tu lui parles, tu broies du rien. De temps en temps un appel, un message, une perf qui sonne, une infirmière qui passe, te sortent de ta torpeur. Dehors, la vie continue. Ici le temps s’est arrêté.

Tu t’installes dans le fauteuil et tu lui prends la main.

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