Samedi matin, à l’aube, Lin-Yu sort de son immeuble de la rue de l’Évangile, silhouette frêle un peu voûtée, pieds de poupée dans ses ballerines souples, chemise longue bleu marine sur un pantalon fluide, poste CD à la main.

Le quartier s’éveille, vieilles femmes se dirigeant vers le marché de l’Olive, leur Caddie derrière elles, lève-tôt prenant un café en terrasse. Plus tard ce sera l’heure des Blancs, ceux qui emmènent leurs enfants aux bébés nageurs ou à la bibliothèque, ceux qui font leur footing, ceux qui avant ou après le marché prendront un verre au Bar de la piscine, ceux qui viendront faire la queue chez le traiteur asiatique pour lequel elle travaille quelques heures par semaine.

Chaque matin, qu’il vente ou qu’il neige, Lin-Yu vient faire son tai-chi, la plupart du temps seule, sous la rotonde du square Paul Robin, à côté de la piscine. Sauf le samedi. Ce jour-là elle a rendez-vous avec ses copines, celles qui vivent ou travaillent ailleurs dans Paris. Elles font leur tai-chi dans le square Rachmaninov, en musique.

Une musique qui leur rappelle le pays, leur jeunesse, les parents souvent laissés là-bas et jamais revus. Il paraît que la Chine a beaucoup changé. Elle ne reconnaît pas celle qu’elle voit à la télé, une Chine où on ne respire plus tellement l’air y est pollué. À l’époque c’était sous le joug communiste qu’on s’asphyxiait. Elle se souvient des cours de gym collectifs à l’école le matin, avant la salutation au drapeau.

Elle s’assied sur un banc en attendant ses amies. On la distingue à peine, vêtue de couleurs sombres, sauf ses pieds, petits poissons gainés de rouge. Soudain un long et bruyant crachat sort de son corps menu, qu’elle expulse par terre, juste à côté du banc, attirant l’attention d’une femme qui passe par là.

Elle ne comprend pas trop pourquoi cela lui attire ces regards au mieux étonnés, au pire réprobateurs. Elle a pourtant arrêté de chiquer depuis longtemps à cause de ses dents qui devenaient jaunes, mais cracher et roter c’est le corps, c’est naturel.

Ses petites-filles ont beau lui dire que ça ne se fait pas, ici, elle ne veut pas en démordre. Ce n’est pas à son âge qu’elle va changer.

Elle a l’impression qu’elle leur fait honte, à elles qui sont nées ici et parlent sans cet accent dont elle n’a jamais pu se départir. Elles ne veulent pas faire de tai-chi avec elle, ça ne les intéresse pas. Mais elles travaillent bien à l’école et lui ont offert un livre de Chen Jiang Hong, « Mao et moi ».

Les dessins forts et délicats exécutés à la plume lui ont fait monter les larmes aux yeux tellement ils l’ont ramenée au pays. Elle voudrait bien rencontrer cet homme. Les petites lui ont dit qu’il viendrait bientôt à la bibliothèque mais elle n’aime pas y aller, elle a trop honte de son mauvais français. Elles ont promis de lui faire dédicacer son livre.

Elle entend ses amies arriver, un peu en retard, c’est loin le treizième arrondissement. Elle préférerait vivre là-bas mais c’est ici qu’elle travaille, que vit sa famille, et elle ne veut pas lâcher son studio si difficilement obtenu par sa fille. Et puis elle a ses habitudes.

Elle se lève, salue ses amies, met en route le lecteur de CD, la musique s’élève et leurs corps se mettent en mouvement avec grâce.

Texte publié sur le magazine littéraire du Chat qui Louche d’Alain Gagnon que je remercie pour son accueil.

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