Assise sur un banc au bord du lac, je regarde les gens passer en frissonnant. Il fait frais pour la saison, le temps se couvre, pourvu qu’il ne pleuve pas. J’ai encore oublié de prendre un parapluie. De toute façon je n’en ai plus, je les ai tous perdus, un dans le métro, l’autre chez le coiffeur et puis qu’est ce que ça peut bien faire après tout. Respire. Respire comme on te l’a appris au yoga, avec le ventre. Gonfle ton ventre, bloque, et expire. Allez, encore un peu. Voilà. Maintenant, laisse venir les larmes, sens-les piquer tes yeux et se déverser sur tes joues comme de délicieuses petites rivières jusqu’à en sentir le goût salé sur tes lèvres. J’ai toujours eu une prédisposition pour les larmes, maman m’appelait Sophie la chouineuse, tandis que Clara venait me consoler, m’essuyer le visage et me moucher avant de me prendre dans ses bras jusqu’à ce que le flot se tarisse. À présent Clara n’est plus là. Je pleure doucement sur un banc et les passants pressés s’en foutent.

L’homme en survêtement bleu Lacoste remonte l’avenue Secrétan à grands pas et entre dans le parc des Buttes Chaumont où les arbres flamboyants commencent à perdre leurs feuilles. Il fait frais, il frissonne et s’échauffe en sautillant sur place, les écouteurs de son i Phone vissés sur les oreilles. Quelques flexions et il démarre en petites foulées souples. Il passe sur le pont suspendu, regarde le lac en contrebas, monte jusqu’au promontoire et redescend vers le point d’eau dont il commence à faire le tour en accélérant. Il transpire à peine, le regard vif et assuré, la foulée rapide. Soudain il s’arrête devant un banc sur lequel une fille pleure, s’approche doucement d’elle et lui tend un mouchoir. Elle lui jette un regard, prend le mouchoir, il lui dit quelque chose et s’assied auprès d’elle. Il lui parle un moment, elle semble se détendre, cesse de pleurer et esquisse un sourire.

Sophie jubile intérieurement. Son plan a fonctionné à la perfection. Elle a toujours su tirer parti de ses larmes auprès des hommes. Antoine se rengorge. Les filles pleurant sur les bancs c’est une de ses spécialités, il  en possède toute une panoplie pour les mettre en confiance et les amener dans son lit. Une fille, une nuit, jamais davantage.  Et tant pis si elles pleurent encore plus après, ce n’est plus son problème.  Sophie rit. Il en profite pour se rapprocher et passer un bras autour de ses épaules. Elle saisit discrètement le couteau dans son sac et le lui plante dans le cœur.

Elle sourit en retirant l’arme du corps qui s’affaisse. Elle a vengé sa sœur qui n’avait jamais pleuré, sauf une fois. Quand Antoine l’avait quittée.

Nouvelle initialement publiée sur le magazine littéraire du Chat qui louche d’Alain Gagnon que je vous invite à découvrir : http://maykan.wordpress.com/

 

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