Mots-clefs

Mon ange. Le souvenir de ton regard bleu circule dans ma mémoire. Où es-tu ? Je t’ai tellement appelé dans mes rêves, et je t’appelle encore. Tu ne viens pas. Jamais. Ne me restent de toi que ces quelques photos où tes yeux délavés m’interrogent. « Qu’as-tu fait ? » me disent-ils, « Qu’as-tu fait pour moi ? ».Je déambule sans fin sur ces grands boulevards où une foule joyeuse se presse devant les vitrines animées de Noël. Je t’y avais emmené et tu avais eu peur, peur de la foule, peur des enfants plus grands  qui te poussaient sans ménagement pour voir les marionnettes bigarrées. Je t’avais accompagné et tenu par la main et cela t’avait rassuré. Tu avais ri alors au spectacle des petites souris se disputant des miettes de fromage au dessous su sapin. Tu étais rieur. Rieur et rêveur. Mous avions poussé la porte du Printemps, pris l’escalator pour monter au rayon des jouets, deuxième étage. Chaque année j’y venais avec toi et tu avais le droit d’en choisir un, un seul mais celui que tu voulais. Cette année là ce fut un ours en peluche, un ours tout simple, brun, doux, aux yeux bleus comme les tiens.

Nous sortons du grand magasin, moi te tenant par la main, toi accroché à ton nounours  que tu tiens comme un talisman face à cette foule que tu crains, comme si tu pensais qu’elle  pouvait t’avaler, t’absorber tout entier. La ville te fait peur.  Ce bruit, ces lumières, tous ces gens qui s’agitent, tu n’y es pas habitué, et pourtant chaque année tu me demandes de t’y emmener  à nouveau. Tu as confiance en moi. Je souris en serrant un peu plus fort ta main dans la mienne. On nous bouscule, ton nounours t’échappe et tu pousses un cri de désespoir. L’ours  s’envole et atterrit sur la chaussée, un peu plus loin. Les mouvements de la foule s’intensifient, je serre ta main de toutes mes forces et toi tu hurles, tu te débats et tu finis par m’échapper. Tu te faufiles comme une anguille au travers de la masse compacte, tandis que je tente de te rattraper. Je me lance dans la mêlée, criant ton nom, je donne des coups de sac, des coups de coups de pieds, des coups de poing, je sens que je perds une chaussure, je continue à avancer et j’émerge enfin, échevelée, juste au moment où le bus surgit. Choc. Un bruit mat. Rideau. La pièce est finie.

Mon ange. Le souvenir de ton regard bleu circule dans ma mémoire. Cette année je reviens sur les lieux du crime. Si le conducteur de bus chauve au regard égaré qui t’a percuté ce jour là n’avait pas eu 3 grammes d’alcool dans le sang il aurait pu freiner à temps, sûrement. Il n’aurait pas paniqué en voyant le mouvement de foule menaçant de s’étaler sur la chaussée. Il se serait arrêté et aurait attendu tranquillement que ça passe. De toute façon ce n’est plus un problème puisque je l’ai buté juste après son procès. Mais j’ai bien vu dans tes yeux que ça ne suffisait pas. Ce matin je suis revenue, j’ai regardé les marionnettes s’agiter dans les vitrines,  poussé la porte du Printemps, pris l’escalator et je suis montée au rayon des jouets, deuxième étage. J’ai acheté un ours en peluche, pas le même que le tien, je n’en ai pas trouvé, mais ce que je peux te dire c’est qu’il avait les yeux bleus.  J’ai payé et je suis montée au dernier étage. Je suis sortie sur la terrasse d’où j’ai regardé pour la dernière fois les lumières de la ville. Je suis rentrée dans la cafétéria où j’ai pris un chocolat chaud, puis je suis allée m’enfermer  dans les toilettes pour y faire mon petit bricolage. Je suis redescendue par les escalators et suis sortie du magasin pour me fondre dans la foule. Je me suis arrêtée net, en plein milieu, j’ai sorti le nounours de son sac et l’ai serré contre mon cœur pour activer le détonateur de la bombe que j’avais cousue dans son ventre.

Voilà mon ange, j’espère que tu seras content et qu’on va bientôt se retrouver tous les deux, comme avant.

Publicités