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« Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel au ciel, amen »

Discrètement la petite fille soupira en récitant la fin de sa prière, sa grand-mère la regardait du coin de l’œil, il n’était pas question qu’elle fasse semblant en remuant les lèvres. Que votre volonté soit faite, tu parles ! Elle s’en fichait bien, elle, de la volonté divine. Encore aurait-il fallu qu’elle y croie en ce Dieu dont on lui rebattait lui oreilles. A quoi servait-il de prier un Dieu qui de toute façon n’en faisait qu’à sa tête ?

Elle, ce qu’elle aimait dans les églises, c’était qu’elles soient vides. Avec des cierges allumés partout et aussi des veilleuses, surtout les rouges, celles avec la Sainte Vierge dessus. Qui s’en souciait de sa volonté, à elle ?  Qui lui avait demandé si elle avait envie de passer ses vacances avec cette grand-mère qu’elle détestait et qui la trainait à la messe tous les matins ?

Ses parents s’en fichaient bien, il n’y avait que leur épicerie qui comptait, leur épicerie et ses résultats scolaires, pour qu’elle ait un bon métier plus tard disaient-ils. « Allez dans la paix de Seigneur »

Ça y est, c’était enfin terminé. Elles sortirent de l’église et se dirigèrent vers la place du village. Elle aurait bien aimé s’asseoir à la terrasse de l’auberge, et boire une grenadine, il faisait si chaud, on aurait été tellement bien, là, à l’ombre des platanes, à prendre du bon temps comme ces gens assis près de la fontaine. Même pas en rêve, sa vieille bique de grand-mère ne voudrait jamais. D’ailleurs elle lui intima d’un ton sec de l’attendre ici, près de la fontaine, pendant qu’elle irait chercher le pain. Elle ne voulait pas l’avoir dans les pattes, comme l’autre fois, où elle avait osé réclamer la religieuse au chocolat qui lui faisait tellement envie. Chez sa grand-mère on ne mangeait pas de gâteaux, pas de douceurs, ça coûtait cher et ça faisait grossir. Ça ne lui aurait pourtant pas fait de mal à la vieille, de se remplumer un peu, elle qui n’avait que la peau sur les os et en tirait une certaine fierté. Les plaisirs de la chère c’était bon pour les païens, et elle voyait d’un mauvais œil les mangeurs de gâteaux et les buveurs de grenadine.

La petite fille resta donc assise près de la fontaine, à l’ombre des platanes qui n’apportaient qu’une relative fraîcheur par cette journée caniculaire. Elle avait de plus en plus chaud dans sa robe à smocks qui la grattait et les collants blancs que la grand-mère lui imposait pour aller à la messe. Elle entendait l’eau de la fontaine glouglouter tranquillement et pouvait presque sentir sa fraîcheur sur sa peau. La vieille tardait, elle devait attendre que la dernière fournée soit prête. N’y tenant plus, la petite fille retira ses chaussures vernies et ses collants, se souciant peu des regards amusés des vacanciers attablés sur la place. Elle trempa ses jambes dans l’eau fraîche et soupira de plaisir. Elle resta ainsi quelques minutes, s’attendant à voir sa grand-mère surgir à tout moment telle une furie armée de sa baguette. Elle allait passer un sale quart d’heure, c’était sûr, mais le plaisir qu’elle éprouvait valait bien une punition. Au point où elle en était, punie pour punie, autant que cela en vaille la peine. Elle retira sa culotte, envoya valser sa robe par-dessus la tête,  et se plongea toute entière dans l’eau glacée sous les yeux cette fois incrédules, choqués ou amusés des touristes.

Quand elle vit sa grand-mère surgir au coin de la place, elle se redressa d’un coup, nue, trempée de gouttelettes et cria d’un ton triomphant : « Qua ma volonté soit faite ! »

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