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Elle apparaît chaque soir à la fenêtre, silhouette en filigrane qu’il devine plus qu’il ne voit à travers les vitres du métro aérien. Silhouette frêle, presque éthérée, elle semble se dessiner comme un personnage figé dans son cadre de bois blanc. Front et bras gauche appuyés contre la vitre, regard tourné vers la rue, elle semble attendre indéfiniment quelqu’un, chaque soir à la même heure. Il l’imagine attendre un homme qui ne vient pas, et revenir chaque soir à son poste pour le guetter encore.

Chaque soir il capte un nouveau détail au gré de ses voyages, lui derrière sa vitre, elle derrière la sienne, comme un double écran entre eux. Il maudit les jours de pluie ou de brouillard qui lui volent son image. Il bénit  les jours d’hiver où la fenêtre éclairée se découpe dans la nuit comme un écrin taillé pour elle. Toujours la même tenue, un justaucorps noir sur lequel varient les couleurs et les épaisseurs de tissu, en fonction des saisons.  Il aime quand elle ceint ses épaules  d’une étole de cachemire rose indien. Il aime quand elle ne porte rien d’autre que son  justaucorps et qu’il peut deviner la courbe de ses seins. Il aime son visage pâle au regard pensif dont il ne connait pas la couleur. Ses cheveux noirs de jais retenus en arrière par un ruban de soie. Ses lèvres  pleines et roses dessinant un croissant de buée  sur le carreau.  Son nez fin et busqué. Chaque soir il étudie un nouveau détail, il la connait par cœur et  la redessine sans fin  dans ses rêves.

Depuis 807 jours qu’il la guette il aurait pu descendre mais ne le fera pas. Sa seule crainte est de passer un soir, et qu’elle ne soit plus là. Peut-être que ce soir là il descendra.

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