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C’est le discours qui avait tout déclenché. C’était un soir de vernissage, le vernissage de Marie qui exposait ses toiles pour la toute première fois. Elle était folle de joie et d’excitation en même temps qu’un trac fou montait en elle.

Elle vivait en semi-recluse dans le Luberon depuis bientôt dix ans, dans un vieux mas isolé où était installé son atelier. Elle avait choisi cette région pour sa tranquillité, ses paysages et son extraordinaire lumière. Elle ne voyait pas grand monde, et l’idée d’être confrontée d’un seul coup aux regards des autres, d’exposer ses toiles et son âme en public lui donnait presque la nausée.

Marie avait pourtant tout préparé, tout bordé avec son agent. Il lui avait écrit un discours qu’il avait répété avec elle et elle le connaissait par cœur. Ses toiles étaient exposées dans une galerie de Gordes et tous les artistes des environs seraient présents, ainsi que la presse, ses rares amis, et sa famille.

Et Benoît. Benoît était photographe, il était venu faire des photos des toiles de Marie pour le dossier de presse, ainsi que quelques portraits de l’artiste. Leur liaison avait commencé après un premier dîner, et Marie avait dérogé à la règle qu’elle s’était fixée depuis toujours : pas plus d’une nuit, et jamais chez elle. Il avait passé plus d’une semaine au mas avant de repartir pour Paris. Ce soir il serait là et cela lui donnait encore plus le trac, pourvu qu’elle ne se ridiculise pas, qu’elle ne bafouille pas, ce discours elle l’avait tellement répété qu’elle aurait pu le réciter en dormant. Il était 19 h 30, les premiers invités arrivaient. Marie les observaient et commençait à se détendre en découvrant leur expression face à ses toiles. Benoît fit une entrée discrète et la salua avec un clin d’œil de connivence. L’heure du discours approchait. L’agent de Marie surgit derrière elle et lui glissa un papier dans la main « Tiens Marie, désolé mais j’ai retouché le discours au dernier moment, il y a des sponsors qu’on avait oublié de citer et qui sont là ce soir, tu dois absolument les remercier à la fin » Marie saisit le papier d’une main tremblante, monta sur l’estrade comme un automate, une sueur froide coulant le long de son épine dorsale. Elle regarda le feuillet fixement, tentant désespérément de déchiffrer les lignes qui dansaient devant ses yeux. Relevant la tête elle vit comme dans un brouillard les visages interrogateurs levés vers elle. Prise de vertige, elle lâcha la feuille avant de s’écrouler sur l’estrade sous les regards effarés du public. Tout le monde mit ce malaise sur le compte du trac.

Personne ne devina que Marie ne savait pas lire.

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