La journée d’Alexandre ne s’était pas très bien passée. On était le dix septembre, quelques jours après la rentrée, et il se sentait triste et un  peu énervé.

Rien n’allait. Rien.

D’abord il y avait la  nouvelle maîtresse. Vieille, moche, méchante, elle l’avait puni  parce qu’il avait parlé avec Manon. Toute la classe avait rigolé, sauf Manon.  Et puis il avait perdu son stylo préféré, celui aux quatre couleurs. Il n’osait pas le dire à sa mère qui le traitait parfois en souriant de tête-en-l’air. Il ne comprenait pas très bien ce que ça voulait dire.

Alexandre était un petit garçon qu’on disait calme et gentil. Il n’aimait pas trop se faire remarquer, ni se bagarrer. Du coup, il n’avait pas de copains, les autres garçons se moquaient de lui, le traitaient de fille, de chochotte.

Il y avait bien Manon, mais Manon c’était pas pareil, Manon c’était une fille et il était secrètement amoureux d’elle. Ce soir là, quand sa mère vint le chercher à l’école, Alexandre avait mal à la tête et un peu envie de vomir, comme quand il allait être malade. Le pain au chocolat qu’elle lui avait apporté pour le goûter ne passait pas. Il avait le front chaud et les mains moites. Il lui dit  qu’il ne se sentait pas très bien mais elle insista gentiment  pour l’emmener au parc voisin : « Cela te fera du bien de prendre l’air ». Il ronchonna un peu mais ne voulut pas lui faire de peine, elle avait quitté son travail plus tôt pour venir le chercher et  semblait  tellement contente d’aller au parc avec lui.  Il se sentait de plus en plus mal, il avait trop chaud  avec son  pull tout neuf  qui le grattait. Il était aussi de plus en plus énervé, même s’il ne savait pas trop pourquoi.

Quand ils arrivèrent au parc Alexandre reconnut quelques garçons de sa classe, de ceux qu’il n’aimait pas trop. Ils ricanèrent sur son passage. Il se mit un peu à l’écart  et tenta de se changer les idées en jouant avec sa voiture préférée dans un coin du bac à sable.

Il creusa une piste de Grand Prix dans le sable et s’imagina être un pilote de Formule 1 au volant de sa Ferrari rouge. Tout à son jeu, il finit presque par oublier les autres qui le regardaient de loin en se moquant de lui. Soudain, en plein milieu de la course imaginaire qu’il était en train de gagner sa piste s’effondra sous un violent coup de pied et sa voiture s’envola dans les mains d’Emmanuel, le garçon le plus fort et le plus méchant de sa classe. Encore une fois il entendit les rires moqueurs des autres.

Brutalement son mal de tête et  sa nausée se réveillèrent, il devint tout rouge, hurla un grand coup et fonça. Il se jeta sur Emmanuel, lui arracha  sa voiture des mains et le frappa de toutes ses forces avec le jouet, sur la tête, le nez, le cou, les bras, tout ce qui lui tombait sous la main.

Il tapa comme un fou sur les autres garçons quand ils essayèrent de les séparer. Il n’avait plus peur, plus peur de rien ni de personne. Alertée par les cris, sa mère se précipita pour arrêter le massacre. Il la frappa aussi, hurla de plus belle, se débattit de toutes ses forces et finit par vomir son pain au chocolat  avant d’éclater en sanglots dans ses bras, épuisé par tant de colère. Personne ne comprit ce qui s’était passé dans la tête du gentil Alexandre ce jour là, lui-même eut quelques remords et s’en voulu d’avoir frappé sa mère.

Mais une chose est certaine : cette année là, plus jamais personne ne le traita de chochotte ou de fille dans la classe.

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